L'histoire d'un objet aimé

Un jour, une dame m'a raconté le souvenir que cette boîte, trouvée dans une brocante, éveillait en elle...

 

Je suis toute ronde

Je suis une boîte toute ronde, un peu cabossée et garnie de quelques taches de rouille. J’ai déjà vécu de nombreuses vies, et aujourd’hui je suis sur le seuil d’un nouveau départ, enfin je l’espère, car la malle du brocanteur dans laquelle je viens de passer quelques mois ne me plaît plus. J’ai besoin de lumière, d’air frais. En fait, j’ai tout simplement besoin d’humanité...
 
 
Je ressemble à une boîte d’ovomaltine. Je suis en métal, décorée de charmants dessins verts et blancs un peu vieillots. Sur le bas on y voit des jouets d’enfants : une locomotive d’antan, un canon, un soldat de bois, des quilles penchées, une poupée. Au centre de la boîte une fillette tient une étiquette indiquant SEL en lettres noires.
 
 
J’ai passé une partie de ma vie dans une cuisine, à portée de main, proches des casseroles et de plats succulents. Oui, j’ai vécu des moments savoureux... mais la vie qui m’a le plus marquée, les moments les plus intenses que j’ai vécus sont ceux que j’ai passés dans la chambre d’une petite fille. J’ai eu la chance d’être sa malle aux trésors. Tout ce que je contenais avait de la valeur : des petits cailloux, des billes en verre, des pièces de jeux dépareillés, des animaux de la ferme en bois et en plastique. Un vrai trésor pour cette petite fille et quand elle me prenait dans ses mains toutes douces, elle me rapprochait de son cœur et je sentais que je devenais importante pour elle. Je contenais un univers entier, les cailloux prenaient vie, ils ouvraient le chemin vers d’autres couleurs, d’autres rencontres, d’autres paysages. Tout à coup elle n’était plus seule. Un monde de confiance prenait forme. Quand elle soulevait mon couvercle, elle humait mon odeur, puis ses mains plongeaient en moi, soulevant les cailloux, mélangeant les perles, choisissant une pièce. Le souvenir de ces bruits de verre et de pierre contre mes parois de métal me fait encore frémir. Je ressentais son émotion. Je permettais cette émotion. J’étais investie d’un pouvoir magique.
 
 
Et aujourd’hui je suis dans une brocante, sur une table, parmi d’autres boîtes plus petites que moi et surtout moins magiques que moi... Je suis la plus visible. Je hausse le couvercle pour qu’on me voie mieux, pour qu’on me choisisse et qu’on m’emporte vers une nouvelle vie. Je suis vieille mais pas encore blasée. Je suis prête à tout, contenir du sel, du poivre, des restes de savon, pourquoi pas, ou même des vis toutes rouillées. Qui va me choisir ? Ce monsieur au pull rouge, cette femme trop fardée ? Tant de mains me touchent, tant de regards m’estiment, me jaugent. Quel est mon avenir ?
 
 
Au fond de moi, tout au fond de moi, sous les grains de sel qui restent encore, j’ai un souhait...Que les mains de cette petite fille, qui sont sans doute aujourd’hui un peu ridées, un peu fatiguées, que ces mains me retrouvent, me touchent et me caressent, me portent avec délicatesse pour que je puisse sentir un cœur battre et être humée avec délectation...Que cette petite fille devenue femme trouve encore en moi le parfum de ses rêves, des voyages vers des terres inconnues, qu’elle reconnaisse l’odeur de la confiance et de la complicité, l’odeur qui porte au loin, l’odeur qui ouvre les portes magiques qui ne sont pas seulement réservées à l’enfance...
 
 
Mais chut, des mains se tendent...
 
 
Février 2013